La lingère et les éducateurs

Ecrire sur son travail pour réfléchir à sa placelinge

Les ateliers d’écriture de la pratique professionnelle sont un moyen puissant de susciter une réflexion sur le travail et la place de chacun. Ils peuvent également appuyer la transmission des savoir-faire, favoriser la cohésion d’une équipe et revaloriser un métier ou une organisation.

Sur le sol vert, les lignes des terrains de basket et de tennis sont tracées en jaune et blanc. Les quatre animatrices ont installé leurs tables et chaises à chaque coin du gymnase, pour se gêner le moins possible. Drôle d’endroit pour organiser un atelier d’écriture.

« Tu as déchiré, tu vas réparer. Je vais te montrer comment. » 

J’ai donné la proposition (consigne, dirait-on à l’école) il y a quelques minutes. On n’entend plus que le glissement des stylos sur le papier, et aussi les soupirs de Leila, face à la page blanche. Vous avez trouvé le moment dont vous voulez parler ? murmuré-je à son oreille. Oui, mais je ne sais pas l’écrire. Alors, vous pouvez imaginer que vous me le racontez, et prendre les mêmes mots, vos mots, exactement comme ils viennent. Un dernier soupir puis elle se lance. Quand les vingt minutes sont écoulées, elle a rempli deux pages. Elle lit son texte la première, pour « être débarrassée ». Un texte simple et fort, dans lequel elle raconte comment le petit Tom est venu la voir avec un drap déchiré, et a reconnu qu’il l’avait découpé aux ciseaux. Elle l’a regardé et elle lui a dit : « Tu as déchiré, tu vas réparer. Je vais te montrer comment ». Autour de la table, les sept collègues ont écouté en silence, impressionnés. « Ça, c’est du travail éducatif ! » s’exclame un des éducateurs. Leila éclate de rire, devant cette évidence à laquelle ni elle ni les autres n’avaient songé. Oui, bien sûr, dans cet établissement d’accueil pour enfants placés, la lingère aussi participe à l’éducation des enfants.

Ecrire sur son travail, c’est cela. Mettre le doigt sur ce qu’on fait, bien ou mal, bref, ce que l’on fait tout court – parce qu’on doit le faire ou parce qu’on le décide. Faire un arrêt sur image et réfléchir au sens ou à l’absence de sens, à sa place. Et aussi à celle des autres, ceux qu’on côtoie depuis cinq ans à la machine à café sans avoir jamais bien compris en quoi consiste leur métier, ou ceux que l’on ne croise jamais, parce qu’ils n’ont pas les mêmes horaires. Il suffit d’un stylo et d’un paquet de feuilles blanches, ou d’un écran et d’un clavier. Et aussi, d’un dispositif : l’atelier d’écriture.

« Ils ne savent pas écrire ! » 

Le premier objectif de l’atelier est de donner envie d’écrire. Car les participants, le plus souvent, sont convaincus d’en être incapables. D’ailleurs, leurs supérieurs hiérarchiques pensent la même chose : Comment voulez-vous que ça marche ? Ce sont des gens de terrain, ils ne savent pas écrire !  Pour cela, on utilise des propositions d’écriture simples : décrire un geste professionnel du quotidien ou ses vêtements de travail, raconter une première fois qui vous a marqué. Les spécialistes de la créativité le savent bien : la contrainte, autrement dit le cahier des charges, libère au lieu d’enfermer. En général, ce lanceur d’écriture est accompagné de la lecture d’un texte littéraire par l’animateur. Il ne s’agit bien sûr pas d’un modèle à imiter mais d’un compagnon de route, qui accompagne et peut ouvrir des chemins. Enfin, l’envie d’écrire naît de la certitude que le texte sera lu, partagé, et non enfermé dans un tiroir : pour que des textes soient vivants, il doivent avoir des lecteurs !

Tout en étant stimulante, cette règle de l’atelier d’écriture, qui consiste à lire à voix haute les textes produits devant le groupe, est aussi source d’inquiétude. Lire ce qu’on a écrit est un dévoilement, un acte émotionnel, parfois difficile. D’où le deuxième objectif de l’atelier, rassurer. Pour cela, l’animateur apporte à la fois son écoute bienveillante et un cadre strict : absence de jugement et retours constructifs de la part du groupe, droit de ne pas lire son texte pour celui ou celle qui ne le souhaiterait pas (porte de secours rassurante, que les participants n’utilisent presque jamais).

L’étape indispensable de la description

« On pense à partir de ce qu’on écrit et pas le contraire », écrit Aragon dans Je n’ai jamais appris à écrire, ou les Incipit. De fait, ceux qui se sont adonnés quelquefois au plaisir du journal intime le savent bien, l’écriture introduit à la fois une implication et une distanciation qui permet de développer une pensée propre et de la dérouler jusqu’au bout.

L’écriture des pratiques professionnelles repose sur cette propriété essentielle de l’écriture. D’abord, et avant tout, elle s’appuie sur la description, étape incontournable pour prendre en compte une expérience singulière : donner à voir et à sentir un geste, un instant, rentrer dans les détails, déplier des événements qui se sont passés très vite et auxquels on n’a jamais eu le loisir de repenser. Faire advenir des récits d’expérience, c’est autoriser à s’arrêter, regarder en arrière, redonner son importance à l’« après-coup ». On recrée ainsi une place pour la part humaine propre à chaque travail, la manière de faire, au-delà de la procédure écrite. On convoque aussi l’affectivité, les sentiments – dont l’existence, reconnue dans les métiers dits « de l’humain », notamment à travers l’analyse de la pratique, est niée dans bien d’autres secteurs, de la grande distribution à l’industrie.

Le travail de narration peut être suivi d’autres étapes, afin d’élaborer une pensée sur sa pratique professionnelle, autrement dit comprendre, donner un sens aux faits. Ce passage du récit à la réflexion commence avec les retours de l’animateur et des autres membres du groupe, après la lecture du texte. Avec prudence et bienveillance, chacun peut s’exprimer sur les problématiques qui émergent, le tableau qui s’esquisse sur le rapport de l’auteur avec son travail (lassitude, enthousiasme, distance …) ou encore sur les points manquants – une description est toujours lacunaire. L’animateur peut également proposer des lectures d’ouvrages ou d’articles, pour aller glaner dans la pensée et l’expérience des autres. Enfin, l’atelier peut comporter un deuxième temps d’écriture permettant d’enrichir et affiner le texte, par exemple en ajoutant un monologue intérieur ou en réécrivant la même scène vue par quelqu’un d’autre.

De nombreux bénéfices, pour l’individu et pour l’organisation

Tout cela est bien joli, mais en pratique, quelle est la valeur ajoutée ? Du fait de sa nature littéraire, le récit n’est pas toujours pris au sérieux, même si de nombreux théoriciens ont écrit sur la pertinence théorique de la narrativité. Les résultats attendus, ou autres bénéfices escomptés (pour emprunter le vocabulaire de la formation professionnelle) sont pourtant nombreux, non seulement pour la personne mais aussi pour l’organisation.

Au niveau individuel, on l’a vu, écrire sur son travail aide à réfléchir à son rapport au travail, sa valeur ajoutée, sa place et celle des autres. Ce dernier point est particulièrement important dans un monde du travail qui requiert de plus en plus de coopération. Le confort psychique y gagne aussi : ça fait du bien de partager avec d’autres les moments difficiles et les moments heureux, les sources de fierté. Enfin, réfléchir sur son travail est un excellent moyen d’interroger ses pratiques, et donc un premier pas pour les faire évoluer et sortir de la routine.

Sur le plan collectif, l’écriture des pratiques permet de valoriser une institution ou des métiers méconnus ou mésestimés, parfois en crise d’identité professionnelle. Dans ce cas, elle peut déboucher sur la publication d’un ouvrage, qui révèle la complexité d’un travail et lui redonne une dignité. L’ouvrage piloté par Aleph Ecriture sur le métier d’auxiliaire de vie en est un bel exemple.

La démarche permet aussi de capitaliser et transmettre des savoir-faire. Une volonté souvent affichée mais rarement mise en œuvre, car l’écriture ne vient pas grâce à des accès d’inspiration mais doit être favorisée par un dispositif. Enfin, elle aide à revitaliser des équipes et à créer une cohésion profonde. Au cours de l’atelier d’écriture organisé dans l’institution pour enfants, le gardien de nuit présent dans le groupe a écrit un texte sur une nuit passée à éponger le vomi des enfants lors d’une épidémie de gastro-entérite… Le récit, drôle et émouvant, montrait que le centre du travail, toutes fonctions confondues, c’était les enfants. Ecrire avec ses collègues fait émerger des points de cohérence dans la culture qui ne ressortent pas autrement – ce qui facilite, d’ailleurs, le travail sur les divergences. Le sens apparaît soudain, non dans une déclaration grandiloquente mais dans un coup de gant de toilette sur un visage, une berceuse chantée faux, un fou-rire.