Littérature et entreprise : Zola vaut bien un MBA !

La littérature a sa place en entreprise

ZolaDe Zola à Houellebecq en passant par Maupassant, Arthur Miller et bien d’autres, de nombreux écrivains de talent ont écrit sur l’entreprise. Sensible, parfois provocateur, leur regard renouvelle la réflexion sur le management.

Il y a des rencontres, comme ça, qui infléchissent le cours de votre existence. Un sourire, une voix, un regard, ou toute une personnalité qui vous séduit d’emblée, sans restriction ni raison. Quand j’ai fait la connaissance de Frédéric Haverkamp, j’ai été emportée par cet homme hors du commun, ambitieux et méfiant vis-à-vis du pouvoir, passionné et raisonnable, amoureux des hommes et lucide. Pendant des centaines de pages, j’ai vibré avec lui à chaque étape de sa vie d’entrepreneur : choix du nom et de l’implantation, présentation aux investisseurs, recrutement des premiers collaborateurs, négociations commerciales. En refermant le livre de Jules Romains j’ai compris que j’avais déniché une extraordinaire étude de cas. Aussi complète que les meilleures références du genre, avec, en prime, le talent d’un écrivain de génie – étudiante, je n’avais pas vibré en étudiant les cas Pur Soup’ et Philishave II.
Une prise de distance salutaire

Enthousiasmée par ma trouvaille, j’ai cherché d’autres émois ailleurs, et je les ai trouvés. Ecrivains classiques (Zola, bien sûr, mais aussi Thomas Mann, Balzac ou Maupassant) et romanciers contemporains ont écrit sur l’entreprise des textes magnifiques. Parmi les derniers, certains se contentent de banalités caricaturales et de discours convenus,  attirés par un certain effet de mode, comme leurs confrères cinéastes. Mais on trouve aussi de superbes pépites chez John Cheever, Joshua Ferris, Michel Houellebecq et bien d’autres. Au fil de mes lectures, j’ai constaté que ce corpus de textes (sûrement bien incomplet) abordait l’entreprise sous toutes les facettes. Les plus générales – place de l’homme dans l’entreprise ou de l’entreprise dans la société – mais aussi les plus techniques – management de la qualité, méthodes de négociation, achats, gouvernance, marketing.

Le premier intérêt de ce détour par les œuvres littéraires est de nous ramener à l’essentiel, loin du jargon éphémère du management, dans lequel un concept génial chasse l’autre chaque semaine. Se replonger dans des textes vieux de cent ans apporte un recul salutaire et montre que les fondations du pilotage d’une entreprise restent les mêmes – malgré l’idée reçue selon laquelle tout se transforme de plus en plus vite. En même temps, la découverte de points de vue venant d’époques et de cultures différentes ouvre la réflexion et la libère de la pensée unique à un temps t.

Un autre bienfait de cette approche est de favoriser l’empathie, et donc la prise en compte, dans le management, de la question humaine – pour reprendre le titre du roman de François Emmanuel. Rien de tel qu’un bon personnage de fiction pour se mettre à la place de l’autre – cadre dirigeant en mutation stratégique, salarié en reconversion, entrepreneur dans les affres de la création. Si elle s’appuie sur le récit, la démarche est aux antipodes du story telling, dans lequel l’histoire est écrite au service d’un message, pour mieux séduire et convaincre. En lisant une œuvre littéraire, il ne s’agit pas de gober une parabole mais de mobiliser sa sensibilité, son expérience, sa subjectivité, son esprit critique et son ouverture d’esprit. Dans son bel essai Les émotions démocratiques, la philosophe américaine Martha Nussbaum nous explique combien cette dernière est indispensable au bon développement des acteurs économiques. « La capacité à imaginer l’expérience d’un autre, capacité que presque tous les êtres humains possèdent à quelque degré, doit être largement développée et affinée si nous voulons espérer maintenir des institutions décentes, malgré les nombreuses divisions qui marquent toute société moderne ».

« Maintenant, je peux enfin arrêter de me comporter comme une salope ». 

Si le regard des écrivains est pertinent pour toutes les dimensions du management, il s’avère précieux pour aborder certaines problématiques subtiles, qui résistent souvent aux approches plus théoriques et désincarnées.

A commencer par ces fameux troubles psycho-sociaux, dont le seul intitulé contient toute la froide inhumanité qui est leur terreau privilégié  – d’après une étude du Centre des Jeunes Dirigeants, le premier frein à la prévention des troubles psycho-sociaux est l’incompréhension de ce terme par la plupart des dirigeants …

Autre exemple, la réflexion sur l’éthique des affaires. L’irrésistible récit d’un repas d’affaires en pleine bataille de Verdun, par Jules Romains pose ainsi avec brio la question de l’attitude des acteurs économiques en période de conflit. Le choix de chaque mets prend des allures de dilemme moral : manger trop bien serait un manque de tact, se priver ostensiblement une marque d’affectation. Et après tout, « si personne ne mangeait plus d’huîtres, que deviendraient les producteurs ? ». L’intérêt du passage provient de ce que l’auteur de ce raisonnement (un tant soit peu spécieux ?) n’est pas un salaud patenté mais notre fameux Haverkamp, qui a un excellent fond. Tout aussi désopilant, le conseil d’administration truqué écrit par Zola, dans L’Argent illustre magistralement l’infinie créativité de ceux qui souhaitent réduire la gouvernance à un jeu de marionnettes.

Dans un registre plus quotidien, le roman américain Open Space pose la question des limites morales de chacun. Ni monstres ni saints, ses publicitaires sonnent juste : certains, dans leur « ténébreux passé », ont séché une après-midi de travail pour se faire installer le câble, d’autres rêvent de récupérer le fauteuil à roulettes du voisin licencié. Et la peur de perdre leur emploi ne les grandit pas. « Maintenant, je peux enfin arrêter de me comporter comme une salope », constate avec soulagement Marcia-la grande gueule quand on son tour arrive.

On rit, on s’émeut, on s’énerve, on s’indigne. Et quand on referme le livre, on réfléchit.